Chaque matin il cueillait des mots rangés dans une jarre, toute sorte de mots : des mots doux, des mots tendres, un peu insolents, des mots fous, des mots brûlants, des mots rarement sages, jamais graves ou solennels, mais des mots vrais. Il en faisait un joli bouquet, l’enveloppait d’amour frais et le portait à son amie au village voisin. Lorsqu’il lui offrait ces mots, il guettait le sourire qui ne manquait jamais d’illuminer le visage de son aimée. En échange, elle lui donnait un peu de son miel dont il s’enivrait. Parfois… Parfois elle lui offrait sa rose. Alors c’était le trouble délicieux, puis le déchaînement des sens.
Ce matin, il s’éveilla et sa première pensée, comme tous les matins, alla à ses mots. Il se rendit devant la jarre, se pencha et mit la main à l’intérieur pour en extraire quelques uns. Sa main rencontra le vide. Alors il prit la jarre des deux mains et la secoua. Rien n’en sortit.
Il se dit que comme ils sont un peu espiègles, ses mots ont du se cacher sous ses draps de lit. Il souleva doucement, tout doucement les draps pour ne pas les effrayer… Mais ils n’y étaient pas.
De ce village partaient plusieurs chemins. Il en prit un, comme ça, au hasard, car le hasard était parfois son ami de jeux. Il se mit à marcher. Il marcha pendant des siècles. Un jour, un matin, il se retrouva à l’orée d’une forêt. Il y a pénétra. Le premier arbre rencontré était un olivier. Il lui demanda : « N’aurais-tu pas vu mes mots ? » L’olivier souleva très haut ses branches dans la lumière et lui répondit : « Tes mots ? Quels mots ? » Le cueilleur de mots baissa la tête et se remit à marcher.
Pendant ces siècles, son amie attendait les mots au haut d’une colline qui dominait le village, en scrutant l’horizon.
Il marcha pendant des siècles et siècles. Un matin, fatigué, il arriva devant une belle rivière où le ciel se mirait. Il posa son bâton par terre et s’assit au bord de la rivière pour se reposer. Mais il lui vient une pensée et se dit : « Comme c’est le printemps et q’il commence à faire chaud, peut-être sont-ils allés se rafraîchir dans la rivière ? » Il y courut et souleva un à un les reflets dorés de la rivière. Les mots n’y étaient pas.
Il se remit à marcher. Il marcha encore pendant des siècles et des siècles, jusqu’à ce qu’un matin il arrive devant un grand, un immense jardin fait de toute sorte de fleurs colorées. Il se dit que ses mots ont peut-être été humer les parfums matinaux du jardin… Il souleva un à un les pétales des fleurs, puis caressa le parterre de menthe…Ils n’y étaient pas.
Il se remit un marcher, gravissant des monts, dévalant des vallées, pendant des siècles. Un jour, il rencontra un bel et immense oiseau aux ailes d’iris. Il lui dit : « Bonjour, oiseau ! Aurais-tu aperçu mes mots quelque part dans ton ciel ? » L’oiseau déploya ses grands ailes et lui dit : « Tes mots ? Quels mots ? » Le cueilleur de mots reprit son chemin, puis, soudain il lui vint une idée : comme ses mots aiment la liberté et qu’ils en avaient assez d’être enfermés dans la jarre, peut-être sont-ils partis au sahara, le seul lieu où existe la liberté ? Quelques siècles plus tard, il arriva au milieu d’un erg immense. Il descendit les crevasses, grimpa sur des pions rocheux et acérés, traversa des oued secs, pour enfin rencontrer un être, un scarabée, un tout mignon scarabée qui peinait a escalader une dune. Il lui dit : « Joli scarabée, n’aurais-tu pas vu mes mots ? » Le scarabée lui répondit : « Les seuls mots que je vois sont ceux qu’on n’entend pas ». Alors le cueilleur de mots voulut l’aider à grimper. Il le prit pour le mettre au sommet de la dune, lorsque le scarabée lui : « Non, laisse-moi. C’est ma vie de grimper au sommet des dunes et d’en redescendre, éternellement ».
Fatigué, le cueilleur de mots revint sur ses pas et fit de sa quête un conte qu’il offrit à son amie qui lui offrit...