1. Amazighité : c’est quoi ? Le premier écueil que l’on
rencontre dans l’approche d’un sujet d’étude se trouve souvent dans sa
définition et la manière de le cerner. Au risque de choquer
l’assistance, ensuite le lecteur, il est bon de signaler que,
jusqu’ici, personne ne s’est aventuré à donner une définition de
l’amazighité. Les évidences qui l’entourent n’ont d’égales que
l’ignorance et la confusion qui règnent en ce domaine. Tout le monde
croit savoir ce que ce terme recouvre sans pour autant se donner la
peine d’en creuser le sens. Cette absence de questionnement vient de la
priorité imposée à nos élites intellectuelles et militantes aux prises
avec le génocide culturel qu’est la politique scolaire d’arabisation,
autrement dit, d’aliénation et de dépersonnalisation visant à falsifier
notre histoire en inculquant à nos enfants de faux repères
identitaires. L’interrogation et le doute n’étaient donc pas à propos,
car quand on est engagés dans une action historique mettant en branle
des masses populaires, seules la foi et la conviction sont souhaitées.
En fait, la réflexion aurait dû, théoriquement, précéder l’action. Mais
c’est là un luxe et un privilège que l’Histoire n’accorde jamais aux
opprimés. Nous nous permettons de nous interroger aujourd'hui pour deux
raisons : la première est que le danger, sans être écarté, est plus ou
moins domestiqué, maîtrisé. Nous en avons un niveau de conscience et de
mobilisation générale jamais égalé. La deuxième nous est offerte par le
recul dont nous bénéficions sur notre propre expérience, cela fait au
moins trois générations versées dans le même combat qui n’a évolué vers
des revendications politiques plus significatives que depuis très peu
de temps. On se permet, en regardant un peu en arrière, un sourire
d’admiration pour notre ténacité à persister dans l’erreur et à se
complaire dans des voies d’impasse. Le passage qualitatif de la
revendication identitaire et culturelle amazighe à celle de l’autonomie
régionale nous donne enfin distance et hauteur, nous permettant
d’entreprendre le travail de réflexion que nous n’avons, jusqu’ici,
jamais pu engager.
2. Amazighité : ce n’est pas ce que nous croyons.
Aussi, est-il venu le temps de nous remettre en question, de revoir nos
évidences surannées, encore cultivées par nos bases militantes. Ces
évidences doivent être discutées. Faire l’économie de leur réexamen
reviendrait à considérer encore valides des postulats obsolètes source
de malentendus accumulés au fil du temps occasionnant de nouveaux
retards préjudiciables à notre combat. Ces évidences doivent donc être
les premières à passer au crible de l’analyse. Aussi, plutôt que
d’aller vers l’étude des interactions entre l’amazighité et le
développement, il serait logique de s’attarder sur la notion
d’amazighité. Quelle réalité recouvre-t-elle sur les plans géographique
et humain, historique et politique? Peut-elle servir de projet commun à
l’ensemble des Amazighs et sur quelles bases? Ce sont là des questions
fondamentales que nous ne pouvons esquiver si nous ne voulons pas
hypothéquer l’avenir de nos enfants. L’amazighité est, de notre point
de vue, une donnée avant tout identitaire et culturelle de l’Afrique du
Nord plutôt que celle de son peuplement hétéroclite. Libre aux
anthropologues de tenter de nous définir le type humain pluriel qu’elle
recouvre, notamment Méditerranéen au Nord et Africain au Sud. Les
Amazighs sont les autochtones de cette terre aux confins méridionaux
mal définis et s’exprimant dans une variété d’idiomes dont la très
forte parenté ne fait aucun doute. Appelés « Barbares » par les Grecs,
Numides et Maures par les Romains, de nouveau barbares par les Arabes
qui en transmettent la dénomination aux Français, qui les assimilent
aux Arabes avant de s’aligner sur l’appellation de Maghrébins prônée
par les États nord-africains pro-arabes, depuis leur indépendance. Ce
sont ces populations qui ont connu de nombreux apports humains venus,
au fil des siècles et des millénaires, même de loin que du simple
pourtour méditerranéen comme les Vandales. Ils ont su, par leur
savoir-faire et leur sagesse, développer une culture de l’altérité, de
la solidarité, de la démocratie et de l’objection de conscience sur un
territoire de plus de 5 millions de km2. Ils y ont mis sur pied une
civilisation rurale adaptée aux différents reliefs et aux vicissitudes
de leurs climats et présentant une formidable homogénéité.
3. L’amazighité est un facteur insoluble dans les apports culturels de l’Histoire,
un facteur fondamental réfractaire à l’assimilation par osmose ou par
processus phagocytaire. Néanmoins, ceci n’est valable que tant qu’elle
se stabilise dans sa ruralité. Hors de celle-ci, tel un poisson hors de
son élément, elle s’amollit et cède plus facilement aux charmes des
cités, sièges traditionnels des envahisseurs, jusqu’à y dormir du
sommeil éternel. La cité « Déca plage », près d’Alger, habitée à 80 %
par des Kabyles dont les enfants ne parlent plus la langue de leurs
parents en est un bel exemple. La plupart de ceux qui se prennent
aujourd’hui pour des Arabes, sur notre terre, n’ont jamais eu, de leur
histoire, d’ascendant venu de la Péninsule arabique. Nous n’avions pas
encore compris que l’identité n’est pas celle des origines oubliées,
mais celle assumée à l’arrivée, celle de l’identification au moment où
on en parle. Ainsi, un Amazigh qui se croit arabe peut se manifester
comme le pire ennemi de l’amazighité qu’il vit comme une menace sur son
arabité, pourtant d’adoption. L’amazighité est identité, mais
l’identité, dans le cas des Nord-Africains est indissociable de la
langue. N’est, en fait, Amazigh que celui qui pratique encore l’une des
langues amazighes. Celui qui en a perdu l’usage, dans nos pays
d’origine, est définitivement perdu pour nos revendications
linguistiques et identitaires. Voyez l’exemple des Égyptiens. Ils ne
convoquent leurs origines pharaoniques que pour les besoins du folklore
archéologique dont raffolent les touristes occidentaux. Sinon, dans
leur quotidien, ils sont plus arabes que les Arabes. Nous, nous avons
pour devoir de remettre à nos générations futures cet inestimable
trésor linguistique de l’humanité qui n’est plus à présenter comme «
l’héritage de nos ancêtres », mais, pour paraphraser les Indiens qui
parlent de la planète, comme la langue que « nous avons empruntée à nos
générations futures » auxquelles il nous revient de la restituer dans
le meilleur état possible. Ce trésor linguistique est si beau que nous
avons failli, par mystification idéologique, le déparer de tous ses
diamants. Cette diversité idiomatique n’est autre qu’une diversité de
langues belles et majeures qu’il nous appartient de valoriser au mieux
de nos compétences. Tamazight est la matrice originelle qui a généré
une pluralité de langues, au même titre que le Latin. Tuer l’une
d’entre elles reviendrait à les tuer toutes.
4. Derrière l’autonégation de ces langues se cache l’autonégation des peuples qui les parlent.
Il ne s’agit pas de diviser les Amazighs plus qu’ils ne le sont
aujourd’hui, mais de les inciter à ne pas reproduire entre eux les
réflexes destructeurs dont ils sont victimes de la part des États qui
nous gouvernent depuis la « décolonisation ». Nous avons trop souffert
de la conclusion d’accords tacites qui ont fondé au Maroc et en Algérie
des contrats nationaux sur la base d’une « unité nationale » qui nous
nie. C’est pour cela que nous n’avons pas le droit de nous discriminer
les uns les autres, entre Amazighs, en décrétant inconséquemment une
unité berbère, inexistante dans la réalité. Cette diversité de nos
langues va de pair avec une diversité de nos peuples, distincts les uns
des autres de par leurs ambitions, leurs priorités et leurs aspirations
actuelles. Ainsi, si les Kabyles sont foncièrement laïques, les
mozabites, eux, sont fondamentalement ibadites. Maintenant que nous
avons réussi à asseoir durablement la conscience identitaire amazighe,
il est temps de passer à l’étape de re-construction de la conscience
nationale de chacun de nos peuples. En tant que Kabyle, je n’ai plus de
problème à me dire amazigh. Tous les Kabyles savent qu’ils sont
amazighs, mais tous les Amazighs ne sont pas kabyles. En assumant mon
identité kabyle, il va de soi que j’assume ma berbérité. En n’assumant
que mon amazighité, je me mutile de ma propre existence, de ma propre
réalité : ma Kabylité. Je m’autodévalorise. Je m’ampute de ma propre
dignité. Cela m’est inadmissible. À partir de ce constat, quel projet
réaliste commun peut-on avoir entre Amazighs? Entre une coalition
amazighe et son environnement qui se dit arabe? Nous sommes en devoir
d’apporter des réponses à la hauteur des défis qui sont, aujourd’hui,
les nôtres et ceux de l’amazighité. Au vu des insertions géographiques
et politiques qui sont celles de nos différents peuples, il serait vain
d’espérer, dans l’immédiat, la construction d’un projet commun. Ce qui
nous rapproche par-delà nos frontières et notre éloignement
géographique les uns des autres, ce sont, essentiellement, l’oppression
et la négation dont nous sommes tous victimes dans nos pays respectifs.
Cette oppression ne peut pas, à elle seule, fonder un projet politique
commun entre Amazighs.
5. Nos deux erreurs. Ce
sont essentiellement deux erreurs d’appréciation qui nous ont mis dans
la situation déplorable dans laquelle nous sommes piégés depuis les «
indépendances » de nos pays respectifs actuels. En premier lieu, il y a
cette illusion d’optique qui nous faisait croire, pendant la
colonisation, qu’avec l’autre opprimé partageant le même sort que nous,
face au même oppresseur, le colonialiste français d’alors, on pouvait
construire un pays en toute confiance. C’est pratiquement ce qui est en
train de se reproduire entre Amazighs confrontés aux mêmes problèmes
face aux États qui les répriment. Deuxièmement, il y a cette forme de
naïveté qui nous pousse à conclure des contrats politiques sur des
bases sentimentales et non sur celles de nos intérêts communs ou
particuliers, identifiés et acceptés par tous comme tels. Aussi,
avons-nous préconisé pour la Kabylie un statut de large autonomie que
nous avons détaillé dans nos divers documents et qu’il est inutile de
reprendre ici. Pour nous, il ne s’agit plus de porter nous-mêmes, une
fois de plus, le combat des autres, mais d’essayer d’être utiles en
étant pédagogues. Il s’agit de faire en sorte que de notre expérience
kabyle, les autres peuples amazighs puissent s’inspirer et se mettre en
marche vers leur destin de liberté. Une fois nos États régionaux
respectifs érigés, leur horizon éclairé, le rêve sera enfin permis.
Ferhat Mehenni. Université de printemps du Mouvement populaire
Rabat, 22-23 mars 2008
Communication de Ferhat Mehenni