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PROPOS SUR LA POESIE ALGERIENNE
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Par Djamel Benmerad
Publié le 7/04/2008
 
Il m’est  arrivé quelquefois, à la fin d’une conférence sur la littérature, d’un récital de poésie ou lors d’une vente-dédicace, d’entendre me poser la question : « Pourquoi écrivez-vous ? » Question indiscrète, voire futile ou, dans le meilleur des cas, impertinente.

PROPOS SUR LA POESIE ALGERIENNE
Il m’est  arrivé quelquefois, à la fin d’une conférence sur la littérature, d’un récital de poésie ou lors d’une vente-dédicace, d’entendre me poser la question : « Pourquoi écrivez-vous ? » Question indiscrète, voire futile ou, dans le meilleur des cas, impertinente.  Il y a la tentation d’y répondre par une autre question : « Pourquoi respirez-vous ? » Il serait facile aussi d’expédier cette question par une réponse bateau du genre « J’ai choisi l’écriture comme moyen d’expression. » Mais ce serait se dérober. Alors je tenterais ici de donner quelques éléments de réponse disparates.

Personnellement je ne sais pas vraiment pourquoi j’écris parce que je ne me suis nullement posé la question sinon cela équivaudrait peut-être à saucissonner ma poésie et la personnalité qui lui a donné naissance. En tant que poète je ne souffre pas de ce dédoublement de la personnalité qui consiste à séparer la poésie de la vie et de l’action humaine, c’est-à-dire le poète qui regarde ailleurs pendant que l’on torture l’homme son frère et qui, ensuite, éprouve de la compassion pour le torturé.

Je sais que l’une des fonctions de ma poésie, de LA poésie, est de troubler l’ordre et le confort de ceux qui cultivent le bonheur d’ignorer. J’écris pour déstabiliser des certitudes. J’écris aussi et cela est, je crois visible dans mes poèmes, pour séduire, car pour convaincre il faut séduire.

Je viens d’Algérie, un pays où les poètes ont plein de rêves, la tête dans les nuages, mais les pieds bien ancrés sur terre. Ils vivent chaque souffle, chaque pulsation, chaque frémissement de leur peuple. Les poètes algériens auraient aimé écrire le chant des rossignols d’une aube heureuse, le souffle de la brise sur la chevelure de l’amante, le ressac de la méditerranée où le son cristallin d’un rire d’enfant, mais ils n’en ont ni le loisir ni le temps. On est loin, très loin ici, du poète emmuré dans sa tour d’ivoire et qui ne daigne en descendre que cycliquement le temps de remettre son manuscrit à l’éditeur. On ne s’embarrasse pas non plus de cette « esthétique pure » et puante qui sort des caves intellectuelles des plumitifs « poétiquement corrects.» Tout cela, comme l’écrivait mon ami Abdelmadjid Kaouah, n’est que « radotage de belle-mère asexuée. » (1).  Le lecteur  est en droit de se demander, par exemple, où était passé Victor Hugo lors des événements de la Commune de Paris. On ne trouve dans ses œuvres aucune trace de ce bouleversement de portée mondiale pourtant. Mais passons…

Les décors du poète algérien sont variés : cela va du parloir enfumé d’une prison aux geôles suintantes d’humidité, en passant par la charge violente d’une brigade anti-émeute, du tract collé dans les toilettes d’une usine ou les minutes d’un procès. En cela et en d’autres délices encore. Le poète vit tout cela  et se transforme non pas en clerc comme il y en a tant, mais en scribe talentueux de son peuple et de son temps (2). Pour lui l’humanité est une tribu. Mahieddine Nabet écrit : « Ici simple parole d’homme / qui ne craint pas de reprendre / telle quelle / telle parole un autre homme /  sur laquelle elle s’appuie / qu’elle fait complice / chemin faisant / des Trois Horloges / à la Maison du Peuple (3). Pour illustrer ces vers je citerais, avec l’arbitraire de la mémoire, deux poètes qui ont marqué la mémoire populaire, je dis bien  populaire, algérienne : Belkheir, barde et compagnon d’El Mokrani, dirigeant de l’insurrection anti-coloniale de 1871, a fini déporté par les autorités françaises en Nouvelle Calédonie. Kateb Yacine fut arrêté et emprisonné par l’armée coloniale pour avoir participé, en distribuant des poèmes enflammés, à la gigantesque manifestation du 8 mai 1945 des populations de l’Est algérien, manifestation qui fit 45.000 morts. Kateb Yacine connut donc la prison à l’âge de 16 ans.  
En ce qui concerne mon immodeste personne, je me suis  toujours trouvé (souvent par choix) dans la mêlée, mêlée d’où jaillissent mes poèmes. J’attribue le succès relatif de ma poésie à ses paysages : elle est gorgée de soleil, mais elle charrie également de la pierraille de nos oueds, des galets léchés par la méditerranée et des pitons du Sahara. Elle séduit aussi, je crois, par sa violence. La majorité de nos poètes contemporains sont nés dans la violence de la guerre  d’indépendance. La guerre finie, et à différentes étapes de leur vie, ils connurent, pour certains, des mois, voire des années de répit. Mais le répit est une parenthèse, et comme une parenthèse doit être toujours refermée, ils replongent dans la violence. C’est ainsi, chez nous : qui ne périt d’une balle meurt d’exil.

A présent, je donne procuration à Messaour Boulanouar, résistant emprisonné durant la guerre patriotique, pour répondre à la question pourquoi j’écris : « J’écris pour l’homme en peine / l’homme aveugle / l’homme fermé par la tristesse / l’homme fermé à la splendeur du jour  (…) j’écris pour éveiller l’azur / au fond des yeux malades / au fond des vieux étangs de honte » (4). Comme si cette réponse ne suffisait pas, Ahmed Benkamla vient à mon secours dans Contre-corps (5) : « Nous / citoyens du poème / voulons édifier / notre cité sur le socle / du bruit et de la colère ».  

Mais parce que la poésie est aussi témoignage, un témoignage de talent, Bachir Hadj Ali, en qualité de « pédagogue de la poésie » nous enseigne que : « Echotier du monde / obscurité poétique / l’œuvre est tenue / d’être art / entre les sons et les sens / la forme et l’étoffe / de la poésie » (6). La poésie n’est pas seulement une machine à anticiper, c’est aussi une machine à remonter le temps. Là je relis l’amour effréné de la patrie chez Malek Haddad qui écrit dans un recueil publié durant l’occupation française et qui pore comme titre Le malheur en danger (7): « Chez nous le mot Patrie a un goût de colère / Ma main a caressé le cœur des oliviers / Le manche de la hache est début d’épopée / Et j’ai vu mon grand père au nom d’El Mokrani / Poser son chapelet pour voir passer des aigles / Chez nous le mot Patrie a un goût de légende ». Eh oui, vous avez bien entendu ce mot qui en Europe fait démodé : patrie. C’est cette même patrie qui tourmente Mohamed Haddadi : « Terre où coule la soif / L’Amour a fait naufrage au large de tes eaux / Ta nuit brise l’aurore / Et sur tes bord germe le cri / Fermente le remords / Contre un poteau de haine / Dressé comme un étau / Il suffit de faire un pas / Pour fouler un tombeau / Tel un carré de lys / Flétri par le troupeau ». Jean El Mouhouv Amrouche écrivait, durant la nuit coloniale, à qui se risquait à le lire, que : « Nous voulons la patrie de nos pères / La langue de nos mères / La mélodie de nos songes et de nos chants / Sur notre berceau et sur nos tombes / Nous ne voulons plus errer en exil / dans le présent sans mémoire et sans avenir »(8). Mais pour nombre d’entre nous, il s’agit d’une patrie close à  l’appel. Un siècle plus tard Salima Aït Mohamed lui fait écho : « Les rossignols s’exilent / vers des cieux embrasés / Chanter / L’heure damnée / et le souvenir déchiré  / / des vers d’émeraude / des œillets de chagrin / C’est aujourd’hui / Alger la blessure du monde » (9). Aux côtés de la patrie surgit une autre thématique, une autre blessure : celle de l’exil. Nous vous ferons remarquer sa douloureuse actualité. Hassan Chebli a connu les prisons françaises durant la guerre d’Algérie. L’indépendance retrouvée, l’Algérie, semble-t-il, n’avait pas besoin s’encombrer d’un poète. Avant de s’exiler, il a eu quand même le tems de publier Espoir et parole (10) : « Ô mes frères qui n’êtes plus là / à m’attendre / au sortir de ma prison / Tout un peuple est là pour comprendre / De quel horizon / Novembre portait la genèse ». Mais je suis impatient d’arriver à Anna Greki, une poétesse qui a choisi le chemin de la résistance aux côtés de ses compatriotes algériens, résistance qui l’a menée droit dans les prisons coloniales, d’où peut-être cette violence qui sous-tend sa poésie écrite en prison (11) : « Je ne sais plus qu’aimer la rage au cœur /  C’est ma manière d’avoir du cœur à revendre / Dressés comme un roseau dans ma langue / Les cris de mes amis / coupent la quiétude meurtrie / Pour tous / Dans ma langue / Et dans tous les replis / De la nuit luisante / Je ne sais plus aimer qu’avec cette plaie / Dans ma mémoire rassemblée comme un filet / Grenade désamorcée / Je pense aux amis morts sans qu’on les ait aimés / Eux que l’on a jugés avant de les entendre / Je pense aux amis qui furent assassinés ».   

Laâdi Flici, avant son assassinat en 1993par les islamo-fascistes, a exprimé de manière dépouillée cette identification au peuple dont je parlais plus haut : « N’oublie pas / que je suis un des tiens / et aujourd’hui loin de toi /  je revois mon visage sale / mes vêtements déchirés / mes pieds nus / mes amis qu’on appelait les yaouleds / les cireurs / et les voyous / ma jeunesse /
à l’école où je n’allais / qu’au début de l’année » (12).

L’Algérie indépendante tortura Bachir Hadj Ali, pourtant membre de la Résistance anti-coloniale, pour ses idées et ses écrits progressistes. Quelque temps plus tard, ce fut au tour d’Aït Menguellat d’être jugé et condamné à la prison. Mahieddine Nabet, auteur de la sublime Grande Humanité, qui m’a fait connaître et aimer Maïakovski, a le statut d’apatride et vit on ne sait où, s’il vit encore. Plus près de nous, Tahar Djaout, poète de ma génération, écrivait en ce poème prémonitoire: « L’hiver est le temps des décomptes / Et des cadavres qui nous questionnent / La mort s’assied avec son broc et son visage familier / Elle aussi aime le feu / Et la tristesse des vents chanteurs » (13). Il fut assassiné dans un parking un beau matin d’été. Quelques mois plus tard, ce fut le tour de Youcef Sebti. Il a été égorgé en sa demeure, lui qui écrivait dans un recueil intitulé L’enfer et la folie que « L’enfer demeure / et les insurgés ont pour destinée la folie ». L’exil ou la mort violente sont-ils une panacée pour le poète algérien ? Myriam Ben, qui fut de tous les combats du peuple algérien, raconte ce que nous vivions et continuons de vivre : « La haine se cache / Sous le masque / De la langue / De Dieu / Mais Dieu se tut / De faux Dieux prennent sa place / A la bouche / C’est à qui aura le plus de fiel / A la main / C’est à qui aura la lame / La plus tranchante / Le plus d’armes explosives » (14). Mais le remède à tout cela, Kateb Yacine l’a découvert : « Pareil au scorpion / Toute voile dehors / J’avance  avec le feu du jour / Et le premier esclave que je rencontre / Je le remplis de ma violence ». Je finirais mon propos avec un poème de Abdelmadjid Kaouah que je me garderais de commenter mais que j’aurais dû citer comme exergue à mon discours : « Ils iront de moi de toi / et de beaucoup d’autres encore / ils ne savent pas que d’un coup de pierre / nous avons révoqué le froid / ils ne savent pas que nous avons mis le feu / aux étoiles / Ils ne savent pas » (15).

1- Par quelle main retenir le vent, Editions de l’Unité, Alger 1981
2- La précision « et de son temps » m’a été soufflée par mon ami Kamel Ouela, passionné de poésie
3- La Grande Humanité, édition clandestine, Alger 1981
4- La meilleure force, Edition du Scorpion, 1963
5- Je t’imagine Antigone, Edition Enal, 1983
6- Soleils sonores, autoédition, Alger 1985
7- Le malheur en danger, la Nef de Paris 1956
8- Espoir et paroles, Anthologie de Denis Barrat, Seghers 1963
9- Ecrits d’Algérie, Collectif, Editions Autres Temps 1996
10- Ecrits d’Algérie, Collectif Editions Autres Temps1996
11- Algérie, capitale Alger, P. J. Oswald, Tunis 1963
12- La démesure et le royaume, Sned, Alger 1981
13- Pérennes, Le Temps des cerises, Paris 1996
14- L’enfer et la folie, Sned, Alger 1981
15- Ecrits d’Algérie, Collectif, Editions Autres Temps 1996
16- Chants pour le onze décembre, édition clandestine, durant l’occupation coloniale, Alger 1960
Chants pour les nuits de septembre, Editions de Minuits, Paris 1966
Que la joie demeure, Editeurs français réunis
Mémoire clairière, Editeurs français réunis
Actuelles partitions pour demain, Editions de l’Orycte 1980
Soleils sonores, Editions Enag, Alger 1985
Le mal de vivre et la volonté d’être dans la jeune poésie algérienne d’expression française, essai
17- L’œuvre en fragments. Sindbad 1986