Etre poète, c’est ne prétendre à rien et vouloir tout. C’est d’abord accompagner et chanter la rébellion. Pourquoi écrivez-vous ? me demande-t-on au lieu de poser la question au juge qui rédige une réquisition contre des ouvriers en grève ou à celui qui fait louange aux maîtres du moment. Cette poésie-là ne figure pas dans mon agenda.
Etre poète, c’est ne prétendre à rien et vouloir tout. Quand on écrit un poème, on écrit toujours le seul poème possible, c’est-à-dire le prochain et on caresse en secret le vœu qu’il se mue en tag, comme il y a dix mille ans, mes ancêtres gravaient sur la roche saharienne des tags auxquels on a donné le nom de gravures rupestres. Aujourd’hui on réprime les tagueurs car ils s’approchent trop près des murs derrière lesquels on viole les jeunes filles.
Quand on écrit, on se souvient de tout. On se souvent que la poésie est la première parole. Parole de révolte, parole brimée, étouffée, empêchée par les uniformes et les qamis de se faire entendre. Parole qui, en premier, vient à manquer. La poésie interpelle la quiétude et le silence, silence des consciences menottées à leur confort. La poésie assume alors la fonction d’empêcheur de béer en rond et en chœur, pareille à un gros nuage prêt à crever.
La poésie est l’inverse de la solitude, car la solitude, elle, porte des noms. La solitude, c’est le silence qui dure et tue. C’est aussi notre asservissement. La poésie est l’opposé de la soumission.
La poésie, c’est l’adolescence, cette adolescence qui s’étonne de tout, l’adolescence si prompte à la révolte mais que soumettent les gémissements amoureux de l’amante.
Mais la poésie est souvent une plaie, une plaie qui s’insurge contre d’autres plaies comme un pleur d’enfant, la soif du nomade ou la faim du quart-monde.
La poésie peut être aussi l’erreur souhaitée, une erreur pas une faute. Ainsi j’ai affirmé dans mon « Chant d’impatience » que la poésie est l’antichambre du suicide. Dix-neuf ans après, je suis là, vivant, rectifié par la vie, les femmes m’aiment toujours et je continue à écrire des livres.
Alors j’ai préféré Achouiq*.
Le poète se sent chez lui « partout où l’homme se redresse ** ». Il s’autoproclame sentinelle du monde et, par une perversion naturelle, la poésie devient traumatisme auquel on s’habitue et elle s’accomplit en se lovant dans l’agitation sociable et durable.
En Numidie, la poésie est une seconde nature, telle l’espoir elle colle à la peau. Chaque berbère est un sniper du verbe et les poèmes se bousculent en autant de murmures qui esquivent le brouhaha. C’est peut-être pour cela que nous sommes un désespoir de l’intégration, car l’intégration exige d’être une branche sèche d’un arbre mort. On notre arbre est vivant et on transporte ses fruits comme on transporte son baluchon en attendant de trouver un chez soi. Et chez nous, c’est la Numidie, ce fantôme qui habite mes insomnies.
Les nuits d’exil sont aussi blanches que les neiges de mon Djurdjura et aussi sèches que mon sirocco, mais je fais des rêves aussi colorés qu’un tindi*** un soir de paix.
Voilà : je cherchais une fin à cette divagation immodeste et je viens de la trouver en l’héritage de Jean Senac, un poète Algérien, un poète assassiné : « J’ajoute les points, le virgules. Soyons humbles : sans mon peuple je ne serai qu’arbre sec ».
(*) Achouiq : mélodie berbère.
(**) Messaour Boulanouar dans La meilleure force.
(***) Tindi : fête touarègue