Personnage clé en 2005, placé sous protection de la France, ce Syrien est devenu embarrassant après de fausses déclarations. Il est aujourd'hui introuvable.

La France s'est-elle débarrassée, à bon compte, d'un personnage
encombrant, à quelques mois de l'installation du tribunal international chargé
de juger les assassins de l'ancien premier ministre libanais, Rafic
Hariri ? La question se pose, après la mystérieuse disparition de Zouheir
Assadiq de son domicile de Chatou en banlieue parisienne, où il était pourtant
«surveillé» par la police.
«Récupéré» par la France en août 2005,
l'homme est un membre des services de renseignements syriens recruté par le clan
Hariri, qui fit de fausses déclarations à la justice internationale pour
«charger» Damas et son allié libanais de l'époque, l'ancien président de la
République, Émile Lahoud (Nos éditions du 30 novembre 2005). Assadiq a
quitté sa maison le 13 mars. Selon la version officielle que nous a livrée
la DST
«sa famille se trouve aujourd'hui à Abu Dhabi, mais nous ne sommes pas
sûrs de là où il est. Il est très vraisemblable qu'il ait quitté le territoire,
mais on ne peut pas tout dire, c'est une affaire sensible». Précision
supplémentaire :
«Nous n'avons pas participé à son départ. Mais on ne
souhaitait plus le voir chez nous, c'est un affabulateur, un type plus que
douteux».
Ses interrogateurs s'en apercevront tout au long de ses deux ans et
demi de présence en France, où il sera d'abord arrêté en vertu d'un mandat
international, avant d'être remis en liberté.
«Coup monté»
Un retour en arrière s'impose pour remonter aux sources de la «manip».
Quelques mois après l'assassinat de Hariri en février 2005, l'entourage de
l'ancien premier ministre rentre en contact avec un homme qui affirme détenir de
lourds secrets. Chauffeur d'un général syrien à Beyrouth, Assadiq est exfiltré
vers l'Arabie saoudite, où des proches de Saad Hariri, l'héritier, commencent à
le «briefer». Au Liban, Detlev Melhis, le procureur allemand en charge de
l'enquête, est à la peine. Les témoignages abondent. Mais les preuves d'une
implication syrienne manquent. Les pro- Hariri, qui collaborent étroitement
avec la commission Mehlis, vont alors «faire endosser à Assadiq des informations
recueillies par ailleurs». Mais il faut un pays pour l'interroger. Au nom de
l'amitié qui unissait Jacques Chirac à feu Rafic Hariri, l'ancien président
accepte que les enquêteurs de l'ONU viennent dans l'Hexagone questionner le
suspect. Assadiq sera exfiltré par les autorités françaises. Jacques Chirac
savait-il qu'il s'agissait d'«un coup monté» ? Pas sûr. Mais dès ses
premiers interrogatoires, la DGSE s'en aperçoit, et refile la «patate chaude» à
la DST. Assadiq est d'abord gardé par une équipe du Raid, qui demande rapidement
à être déchargée de sa protection. «Il était incontrôlable», se souvient un
diplomate.
Le faux témoin finit par se griller en racontant aux policiers
«avoir été payé pour dire ce qu'on lui a demandé de dire afin de faire avancer
l'enquête dans le sens souhaité», confesse un connaisseur du dossier. Fin
août 2005, hilare, Assadiq appelle même son frère Imad pour lui annoncer
qu'il est devenu «millionnaire». La «petite frappe» devient embarrassante. Qu'en
faire ? Le Liban le réclame, mais la France ne peut l'extrader dans un pays
où la peine de mort est encore appliquée. Assadiq patientera donc à Chatou, et
la presse libanaise finit par s'en désintéresser, jusqu'à son évaporation le
mois dernier.
«Je me cache en un lieu proche du territoire français»
Plusieurs hypothèses sont possibles. Le faux témoin est parti de sa
propre initiative. Les Syriens l'ont récupéré au cours d'une opération
clandestine. Les Français l'ont «planqué» pour le soustraire à la justice
internationale. La plus vraisemblable serait ailleurs : «ceux qui l'ont
amené en France, c'est-à-dire le camp Hariri, l'ont neutralisé en le mettant à
l'abri», souligne un expert du renseignement, qui a suivi l'affaire. Avec ou
sans l'aval de Paris ? «C'est techniquement possible que les Français ne
soient pour rien dans son départ, ajoute un policier, dans la mesure où, aucune
charge n'étant retenue contre lui, Assadiq était libre de ses mouvements, et sa
surveillance n'était pas permanente». En fait, selon une source diplomatique de
haut rang, «la France, depuis septembre dernier, n'en voulait plus, le clan
Hariri lui a alors coupé les vivres pour le faire partir, mais aujourd'hui, les
proches de Saad Hariri le gardent vraisemblablement dans leurs
radars».
Avant-hier, Assadiq a redonné signe de vie, en parlant au journal
koweïtien As-Syasissa. Il ne serait donc pas avec sa famille dans les Émirats. Mais que valent
de telles déclarations ? Seule certitude : Assadiq n'a pas été
liquidé, comme son frère, Imad, l'a laissé entendre à un journaliste à Damas. La
presse syrienne, proche du pouvoir, accuse la France d'avoir «facilité sa
disparition». Accusations reprises par son allié, le Hezbollah au Liban :
«La France détient-elle des informations susceptibles d'influencer l'enquête et
qui ont été cachées ?» s'interroge l'un de ses députés, Hassan
Fadlallah.
En le mettant au secret, ses «protecteurs manipulateurs» ont voulu
éviter que leur client les discrédite devant le tribunal international. Mais
d'ici là, encore faudrait-il que l'aigrefin se
taise.
Georges Malbrunot