L'hebdomadaire
tunisien d'opposition Al-Mawkif risque de disparaître au terme de 23
ans d'existence. La censure après publication et les accusations de
diffusion de fausses nouvelles lui ont valu des amendes exorbitantes et
causé d'énormes pertes financières. Entretien avec Nejib Chebbi et
Rachid Khechana, respectivement directeur de publication et rédacteur
de cet organe du Parti démocratique Progressif (PDP).
Le personnel d'Al-Mawkif fait front avec dignité à la série d'obstacles qu'il rencontre : Chebbi ne faiblit pas dans sa course contre le Président sortant Zine El Abidine Ben Ali pour les élections de 2009, et Khechana et son collègue, Mongi Ellouze, ont entamé une grève de la faim.
Les sanctions politiques contre le journal se sont surtout renforcées depuis que la campagne de Chebbi
a pris récemment une nouvelle impulsion. Le mois dernier, Chebbi a
sillonné l'Europe, rencontrant des membres du Parlement européen et
visitant des Tunisiens vivant à l'étranger pour sa campagne. Dans ce
qu'il considère comme des représailles directes pour ces contacts, des
policiers en civil ont confisqué le mois dernier des exemplaires d'Al-Mawkif contenant les principaux titres de sa campagne. Les autorités ont désormais bloqué la distribution des cinq derniers numéros.
"Ma
tournée à l'intérieur du pays et à l'étranger avait pour but de
mobiliser l'opinion publique nationale et internationale - c'est notre
unique recours contre l'autoritarisme. Nous réclamons une surveillance
internationale des élections en 2009, mais ce processus doit être
engagé dès maintenant. Le jour de l'élection, il sera trop tard, et
cela ne fera qu'illusion", a prévenu Chebbi.
Pour
contrer la campagne de Chebbi, "le président a poussé en outre cinq
sociétés spécialisées dans le conditionnement d'huile de friture à nous
intenter chacune un procès, et à nous réclamer cinq cent mille Dinars
(400.000 dollars) de dommages et intérêts", a dit ce dernier.
Khechana confirme que les procès en diffamation sont motivés par des raisons politiques. Dans un éditorial publié le 4 avril, Khechana
avait demandé au gouvernement tunisien d'examiner l'huile de friture
tunisienne exportée vers l'Algérie et jugée impropre à la consommation.
"J'ai simplement demandé si cette huile était saine, et cinq sociétés nous ont alors attaqués", a expliqué Khechana.
"Le gouvernement pousse ces entreprises à nous poursuivre et à faire
condamner le journal pour le conduire à la faillite", a-t-il poursuivi.
Toutefois, l'éditorial à l'origine de ces poursuites n'a même
pas atteint le public, car l'hebdomadaire a été retiré des kiosques.
L'interdiction
de vendre les cinq dernières éditions du journal a eu de graves
conséquences financières sur celui-ci. "Toute forme de publicité est
interdite dans le journal, qui est obligé de vivre uniquement de ses
propres ventes. C'est une interdiction de facto", a estimé Chebbi.
"Contrairement aux journaux des soi-disant partis d'opposition qui sont
représentés au parlement, nous ne recevons aucune subvention publique",
a-t-il ajouté.
Le journal imprime 10.000 exemplaires par
édition dont 85% sont généralement écoulés, mais suite à cette forme de
censure les ventes ont indéniablement chuté. "Ces quatre ou cinq
dernières semaines, nous n'avons vendu que 10% du tirage", a déploré Khechana.
"Le
gouvernement est embarrassé par la candidature de Chebbi à la
présidence. Ils essaient de l'empêcher de faire campagne -- ils ne
parlent pas du tout de lui", a indiqué Khechana. Selon Chebbi, le gouvernement préfère utiliser des "attaques insidieuses pour réprimer la liberté d'expression."
"Les médias sont complètement monopolisées par le gouvernement. L'opposition n'a aucune place", selon Chebbi.
Le mois dernier, le visage et la voix du journaliste sont apparus dans
plusieurs entreprises de médias étrangères. "Le mois dernier, j'étais
sur Al Jazeera, France 24, BBC Arabic, Al Arabia, Radio France
Internationale, Radio Europe, TF1, et j'ai été interviewé par Le Soir de Bruxelles, Le Monde et Le Figaro", a dit Chebbi. Mais pas une seule fois au cours des 15 dernières années, Chebbi n'est apparu dans les médias nationaux, "qui se souviennent uniquement de moi pour me diffamer", a-t-il ajouté.
C'est
une tradition de longue date en Tunisie et dans l'Afrique entière.
"Durant la période des élections de 1994, une étude a montré que
l'opposition ne bénéficiait que de 5% du temps d'antenne durant les
nouvelles", a dit Chebbi. Des barrières politiques
et juridiques sont également là pour dissuader et empêcher de fait les
candidats de l'opposition de faire entendre leur voix.
"Légalement,
on ne peut pas se porter candidat à la présidence à moins d'être
parrainé par trente députés ou maires. Mais 100% des maires
appartiennent au parti au pouvoir, le RCD", a expliqué Chebbi.
La loi tunisienne a également été modifiée à plusieurs reprises pour
maintenir le parti au pouvoir et pour exclure les opposants. En 1994,
1999 et 2000, la constitution a été adaptée sur mesure pour soutenir
uniquement les partis sponsorisés. Cette règle a toutefois été abrogée
cette année, le Président ayant promulgué une nouvelle loi qui renforce
son statut et lui donne désormais le droit d'éliminer toute candidature
qu'il juge "embarrassante" pour la sienne.
Ainsi, Chebbi et
d'autres membres de son parti se sont lancés dans une lutte politique
sans merci, risquant perpétuellement l'expulsion, sans même pouvoir
s'appuyer sur une presse libre et favorisant la transparence,
l'équilibre et la parité de la représentation politique.
Dans ce contexte hostile, la salle de rédaction d'Al-Mawkif s'active
à commenter l'actualité, à faire campagne, et à organiser des
manifestations pour renforcer la conscience sociale des gens. Chebbi
estime que la lutte pour la liberté de la presse n'est pas porteuse de
faux espoirs : "La société civile se réveille", dit-il. Même s'il
précise qu'une presse libre doit aussi atteindre la sphère politique --
et que c'est sur ce terrain à présent que la bataille se situe.
Parallèlement, un mois après que Chebbi et Maya Jribi, le secrétaire-général du PDP eurent cessé une grève de la faim qui a duré 10 jours, Khechana et Ellouze
en ont commencé une autre. "Nous poursuivrons notre grève de la faim
jusqu'à ce que nous ayons obtenu satisfaction : quand le harcèlement
judiciaire aura pris fin et que nous serons enfin autorisés à
distribuer notre journal", a dit Khechana.
12 mai 2008
arabpressnetwork.org