Né au Caire, Masri Feki est un politologue égyptien, spécialiste du Moyen-Orient. Il est l'un des auteurs (avec Meryem Demnati et Lucien Samir Arezki Oulahbib) d'un ouvrage intitulé « À l'ombre de l'islam. Minorités et minorisés ». Grand défenseur des minorités, il a accepté de répondre à nos questions. Le résultat est cet entretien qu'il faut absolument lire et relire. Car plein d'un tas de renseignements à même de nous faire comprendre les mécanismes d'une idéologie responsable d'une grande partie de nos malheurs.
Officiellement, l'Afrique du Nord, terre amazighe par essence,
appartient au "monde arabe". Et plus précisément, à l'Union du Maghreb
Arabe (UMA), qu'est-ce que vous en pensez ?
Je refuse le
concept de « monde arabe », je préfère celui de « monde arabophone ».
Le partage d'une langue commune – du moins officiellement – ne signifie
en aucun cas l'adhésion à une seule et même nation. Les Français, les
Belges wallons, les Québécois et de nombreux Africains sont
francophones de naissance ; on parle de « francophonie » mais pas de
«monde français ». De la même façon que les pays anglophones ne
constituent pas une seule et même nation. Les Tadjiks et une grande
partie des Afghans parlent le persan, ils ne sont pas pourtant
Iraniens. Si les populations autochtones en Afrique du Nord font
majoritairement usage de la langue des colonisateurs arabes, cela ne
fait pas d'eux des Arabes. Dans ce sens,l'arabisme d'Afrique du Nord
est un arabisme idéologique avant tout, mais qui ne correspond en aucun
cas à la culture de cette région, à son patrimoine historique, ni aux
aspirations d'une grande partie des Berbères, c'est-à-dire ceux parmi
les populations locales qui sont restés fidèles à leurs origines.
Pour
ce qui est du concept de « Maghreb », il constitue en soi une négation
même de l'identité amazighe, puisque le mot veut dire « Ouest » en
arabe, par opposition à l'« Est » (Machreq) du prétendu « monde arabe».
Parler de « Maghreb » revient donc à considérer l'Afrique du Nord comme
une partie du « monde arabe ». Quant à l'Union du Maghreb Arabe, c'est
une organisation politique mise en place par des régimes autoritaires,
et qui n'a par conséquent aucune légitimité à mes yeux.
Le
nationalisme arabe – l'arabisme – n'est pas illégitime en soi, mais la
définition extensive qu'il revendique – le pan-arabisme – et le
dirigisme culturel restrictif qu'il soutient, dénient les identités
nationales des peuples non arabes qui ont adopté l'arabe comme langue
nationale, mais aussi de ceux qui ne l'ont pas adopté, comme les
Berbères, les Kurdes ou les Turkmène. Et cela est inacceptable.
Qu'est-ce qu'être arabe ?
Les
pan-arabes se réfèrent généralement à la définition du théoricien de
leur idéologie, Michel Aflaq : « Est arabe celui qui parle arabe, qui
se sent arabe et qui veut être arabe ». Il n'y a rien de plus absurde.
Selon le raisonnement d'Aflaq, il suffirait à toute personne
francophone de vouloir être française, de se sentir française, pour le
devenir. L'absurde se mêla à l'infamie lorsque Aflak fit appel à la
violence contre les minorités du Moyen-Orient qui s'entêtaient à
refuser de se soumettre à l'identité arabe. Ainsi, il prêcha que les
nationalistes arabes devaient être « impitoyables [… et] imprégnés de
haine […] jusqu'à la mort, envers toute personne qui incarnait une idée
contraire à l'idée du nationalisme arabe. […] Une théorie contraire [à
la nôtre] ne part pas de rien : elle incarne des individus qui,
eux-mêmes, devraient être anéantis afin que l'idée même [l'idée
contraire à la nôtre] puisse être anéantie à son tour.
(1) C'est
cette pensée exclusiviste et chauviniste qui a donné naissance aux
régimes baasistes en Syrie et en Irak, et c'est à ce totalitarisme,
encore ancré dans les mentalités, que nous devons faire face
aujourd'hui.
Selon moi, est arabe toute personne arabophone
ressortissante d'un pays arabe, c'est-à-dire de la péninsule arabique.
Si les Arabes de la péninsule (en arabe : Al-Jazeera) veulent s'unir
dans un grand Etat arabe souverain et démocratique, je serai le premier
à les soutenir, mais pas au détriment des peuples non arabes qui
habitent cette région (Iraniens, Turcs, Kurdes, Egyptiens, Israéliens,
Arméniens), dans le respect des Droits de l'homme et des conventions
internationales.
Aujourd' hui, le constat de l'échec du
panarabisme est flagrant. La fin pitoyable de Saddam Hussein en est la
preuve. Mais l'islamisme l'a vite remplacé. Comment voyez-vous l'avenir
des islamistes ?
Je suis d'accord avec vous, le panarabisme
n'existe aujourd'hui que dans l'imaginaire de ses théoriciens.
L'incapacité des mouvances nassériennes et baasistes à rassembler,
l'autoritarisme des dirigeants arabes qui n'ont jamais été prêts à
céder des compétences à une instance arabe supranationale, le manque de
coordination entre régimes arabes ont fortement contribué à l'échec du
projet panarabe. Le renversement du régime de Saddam Hussein, un des
chantres de l'arabisme, avec le concours de nombreux Etats arabes en
est le meilleur témoignage. Enfin, le régime baasiste de Syrie,
dernière citadelle du panarabisme, a choisi d'entrer dans le giron d'un
pays que tout oppose à l'arabisme, belle illustration de cette déroute.
Non-arabe et théocratique, la République islamique d'Iran est
aujourd'hui le seul protecteur de Damas dans la région. Si la Syrie
pourchasse les islamistes à l'intérieur de ses frontières, notamment
les Frères musulmans, ses alliés régionaux sont presque tous des
islamistes : le Hezbollah au Liban, le Hamas dans les Territoires
palestiniens, et j'en passe.
Il n'y a pas de doute qu'en
perdant son principal rival idéologique, les islamistes se sont
renforcés. Leur principal argument consiste à dire qu'ils n'ont jamais
participé au pouvoir et qu'il faudrait leur donner une chance. Il est
facile de critiquer le pouvoir et de faire de grandes promesses lorsque
vous n'avez aucune expérience de gouvernance, mais la réalité est toute
autre. Les exactions commises par les Talibans en Afghanistan, le coup
de force du Hamas dans la bande de Gaza et l'implication de nombreux
mouvements islamistes au Moyen-Orient dans l'action terroriste démontre
bien que cette « école politique » est incompatible avec les valeurs
démocratiques au nom desquelles les islamistes s'attaquent aux régimes
en place. L'islamisme ne peut avoir d'avenir car il n'a aucun projet de
gouvernance. Dire que « l'islam est la solution », slogan cher aux
Frères musulmans, ne résoudra pas les problèmes économiques. Ce n'est
pas en forçant les gens à faire la prière cinq fois par jour que le
taux d'analphabétisme baissera et ce n'est pas en réprimant les
minorités que la société musulmane trouvera son salut.
La menace
islamiste est d'autant plus pesante que s'élève le risque de
prolifération nucléaire. L'instabilité du régime pakistanais, détenteur
d'un arsenal d'armement non conventionnel qui pourrait un jour tomber
entre les mains des militants fanatiques de ce pays, et les intentions
avérées du régime islamique d'Iran à acquérir l'arme suprême doivent
faire l'objet d'une plus grande vigilance de la part de la communauté
internationale. Car jusque là, la doctrine d'emploi des armes de
destruction massive a été dissuasive. Si par exemple vous avez 200
bombes et que votre voisin n'en a qu'une, vous ne pourrez l'attaquer
car même avec une seule bombe celui-ci serait capable de vous anéantir
en riposte. Mais comme les islamistes sont des êtres prêts à mourir
pour les causes qu'ils prétendent servir, l'acquisition par eux de la
technologie nucléaire peut avoir des conséquences apocalyptiques. Et le
système de dissuasion serait remis en cause de façon radicale. La
montée en puissance de l'islamisme n'est donc plus l'affaire exclusive
des Orientaux ; le phénomène djihadiste international et la menace
nucléaire font de l'islamisme une préoccupation mondiale.
Beaucoup
d'Amazighs pensent que le terrorisme qui sévit en Afrique du Nord n'est
que la conséquence indirecte de la politique d'arabisation menée par
les régimes politiques arabistes au pouvoir. Est-ce que vous partagez
cet avis ?
Je ne suis pas un spécialiste de l'Afrique du
Nord, mais je crois qu'il faut faire la distinction entre deux éléments
distincts : la nature arabiste, comme vous dites, des régimes nord
africains et leur caractère autoritaire.
Pour ce qui est du
premier point, il faut dire que l'arabisme maghrébin est avant tout
idéologique. Les habitants d'Afrique du Nord, dans leur grande
majorité, ne sont pas Arabes dans le sens ethno identitaire du terme.
Ceux qui affirment le contraire le font par idéologie, par sentiment
d'appartenance à la nation arabe. Ce sentiment est le plus souvent
teinté de considérations religieuses. Il n'est pas étonnant dans ces
conditions que l'islamisme coïncide avec l'arabisme en Afrique du Nord.
Je souligne néanmoins que c'est une spécificité nord africaine. Dans
d'autres pays, l'islamisme sunnite monte en puissance en milieu non
arabe : l'Afghanistan, le Pakistan et dans une moindre mesure les
républiques musulmanes d'Asie centrale.
Concernant, la nature
autoritaire des régimes nord africains, il est évident que le manque de
démocratie et de liberté d'expression créé des frustrations au sein de
la population. La clandestinité des groupes opposants qui en résulte
favorise les contestations les plus radicales, en l'occurrence
islamistes. Certains prétendent que l'autoritarisme exprime des
crispations sécuritaires dues à la menace islamiste, notamment en
Algérie où des élections ont failli amener au pouvoir les intégristes.
Mais ils ne faut pas oublier que la démocratie ne se limite pas à un
simple processus électoral, comme ce fut le cas dans les Territoires
palestiniens, mais c'est tout un mécanisme d'organisation décentralisée
et concertée des pouvoirs publics et une gamme de libertés publiques
qui y sont nécessaires. En Turquie, l'arrivée au pouvoir de M. Erdogan
n'a pas entravé le processus démocratique. Même en matière de politique
étrangère, les grandes orientations du régime (engagement européen,
partenariat avec Israël…) restent inchangeables. Contrairement aux
idées reçues dans le « monde arabophone », le système démocratique
assure une plus grande stabilité politique si les règles de son
fonctionnement sont bien définies (constitutionnalité de la laïcité en
Turquie, paternalisme de l'Armée).
Des dynasties amazighes
ont émergé en Egypte, votre pays d'origine. Pouvez-vous démontrer, pour
ceux et celles qui croient le contraire, que l'Egypte, malgré
l'arabisation, n'est en rien un pays arabe ?
L'Egypte a
toujours eu sa propre culture, son propre nationalisme, même après
avoir adopté la langue arabe comme langue nationale, tout comme de
nombreuses nations dans le monde ont adopté la langue de leurs anciens
colonisateurs (le français et l'anglais en Afrique, l'espagnol en
Amérique latine etc.). Le concept de « pays arabe » n'est apparu au
Caire qu'en 1937 dans un discours du Premier ministre wafdiste Nahas
Pacha, sous le règne du roi Farouk Ier. Le fondateur du même parti,
Saad Zaghloul, devrait se retourner dans sa tombe à ce moment. Zaghloul
était un fervent opposant à l'adhésion de l'Egypte dans l'ensemble
arabe qui était en train de se constituer au lendemain de la Grande
Guerre sur les décombres de l'Empire ottoman. L'Egypte a toujours été
perçue par les Arabes eux-mêmes comme un pays indépendant. Elle n'a
ainsi pas été prise en compte dans tous les projets pan-arabes du début
du siècle dernier. Au Caire, il existe un quartier résidentiel que les
Egyptiens surnomment « le quartier des Arabes » en référence aux riches
familles de cheikhs venus d'Arabie qui y résident. Cela démontre bien
que le mot « Arabe » renvoie aux peuples d'Arabie pour l'Egyptien moyen.
La
berbérité est très méconnue au Moyen-Orient, je parlerais plutôt de
coptité puisque les Egyptiens sont ethniquement des Coptes,
c'est-à-dire des Egyptiens dans la langue égyptienne ancienne. Bien
entendu, des liens de parenté existent entre Coptes et Berbères.
Aujourd'hui, l'appellation désigne pour certains les chrétiens de ce
pays, alors qu'elle recouvre plus de 95% des habitants d'Egypte, le
reste étant des descendants de colons arabes ou turcs. Prétendre que
les Egyptiens sont des Arabes équivaut à affirmer que les Brésiliens
sont des Portugais ou que les Ivoiriens sont des Français.
Malheureusement, les manuels scolaires égyptiens, la littérature
officielle, l'histoire du pays réécrite dans les bureaux du parti
unique ne fait aucune référence au passé préislamique de l'Egypte,
mettant un trait sur plusieurs millénaires d'histoire égyptienne
antérieure à l'invasion des hordes arabes sous l'égide du général Amr
ibn el-As. Mais tous les Egyptiens ne se soumettent pas à ce déni de
l'histoire. Récemment un nouveau parti politique, baptisé Masr el-Um
(L'Egypte Mère-Patrie), a vu le jour au Caire et a pour objet principal
de désarabiser l'Egypte, de rendre au pays son âme
Vous
parlez sûrement du "Liberal Egyptian Party" qui est un parti politique
prônant la laïcité, au grand dam des islamistes. La laïcité est très
mal vue dans le "monde arabophone". Que pensent les Egyptiens de "Masr
el-Um" ?
C'est exact, sauf que le parti est clandestin. Il
faut savoir que pour être reconnu comme étant un parti légal, il faut
présenter une candidature à la Commission des partis au Caire et signer
la Charte des partis. Cette charte affirme que l'Egypte est un Etat
arabe et musulman et que son régime tire sa légitimité de la «
Révolution du 23 juillet 1952 », c'est-à-dire le coup d'Etat des
Officiers libres. Il est évident que dans ces conditions, Masr el-Um ne
peut être reconnu par cette commission. Par conséquent le « parti » n'a
pas les moyens de se faire connaître puisque les médias locaux lui sont
interdits. Il n'a pas d'autre tribune que les médias pan-arabes,
notamment les chaînes satellitaires comme Al-Jazeera et Al-Arabia. Mais
comme vous pouvez l'imaginer, il est difficile de prendre la parole
dans un média pan-arabe pour affirmer que l'Egypte n'est pas un pays
arabe ! C'est pourquoi Masr el-Um n'est pas assez bien connu en Egypte.
A mon avis, son existence même doit être ignorée par une majorité des
Egyptiens…
En ce qui concerne la laïcité, tout dépend du sens et
de la portée que vous donnez à cette notion. La laïcité « à la
française » qui exclut toute ingérence du religieux dans les affaires
politiques est bien entendu rejetée par la grande majorité des
musulmans de la région. Je parle bien du Moyen-Orient et non pas du
monde arabophone. Car dans le Moyen-Orient, il n'y a pas que des Arabes
et des arabophones, il y a aussi des Turcs, des Iraniens, des
Israéliens et des Kurdes qui partagent avec leurs voisins arabes de
nombreuses problématiques. Néanmoins, le sécularisme n'est généralement
pas si mal perçu que cela notamment dans les pays où existent de fortes
minorités confessionnelles (Liban, Syrie, Irak, Egypte). Par ailleurs
le Liban est un pays arabe parfaitement laïc. En Syrie, mis à part un
article constitutionnel qui exige que le chef de l'Etat soit musulman,
les religieux n'ont quasiment aucune influence sur l'appareil
dirigeant. Le propos n'est pas ici de faire l'éloge du régime syrien,
un régime que même Satan n'oserait pas défendre, mais il faut dire que
sur ce point précisément, celui de la laïcité, la Syrie aurait des
leçons à donner à son voisin saoudien.
Quel est le lien entre l’islam et l’arabisme ?
Lors
de la chute de l'Empire ottoman en 1917, le flambeau du panarabisme
était porté par de prestigieuses familles arabes se revendiquant de la
tribu de Mahomet ou prônant l'établissement d'un nouveau califat, cette
fois arabe : les Hashémites, les Saoud. De nombreux Arabes chrétiens,
notamment de Syrie et du Liban ont alors eu peur de se retrouver en
position de dhimmis, de citoyens de seconde zone, dans un nouvel empire
islamique. Ils se sont ainsi investit dans l'élaboration d'une
idéologie nationaliste laïque mettant l'accent sur la langue arabe
qu'il partageait avec les musulmans d'Arabie et d'ailleurs. Cependant,
au fur et à mesure que le panarabisme s'est répandu, dans une région
majoritairement musulmane, il a été progressivement islamisé. Michel
Aflaq, Arabe chrétien, faisait souvent des allusions coraniques pour se
faire apprécier par les Arabes musulmans. Il avait par exemple
l'habitude de célébrer l'anniversaire de Mahomet – alors que seule une
fraction minoritaire des musulmans le font – qu'il appelait « le
Prophète arabe ». Il affirmait régulièrement que la culture arabe était
aussi islamique, que c'est grâce à l'islam que les Arabes se sont unis
et ont pris conscience de leur d'identité. A la fin de sa vie, Aflaq
qu'on pensait athée s'est converti à l'islam, sans doute pour avoir
plus d'audience, preuve étant que son fils Iyad refuse d'admettre sa
conversion et laisse régulièrement entendre qu'elle n'était pas sincère.
En
dépit des apparences rhétoriques, l'idéologie panarabe ne peut être
complètement dissociée de l'islam. Le caractère prosélyte du
panarabisme est de nature religieuse. Le nationalisme arabe
révolutionnaire prêché par le parti Baas, et jadis par l'Union arabe
socialiste de Nasser, emprunte à la mythologie islamique la haine du
présent, la hantise d'un avenir hypothétique. Par le rejet des limites
du présent, l'arabisme se réfugie dans l'avenir, comme l'islamisme se
réfugie dans l'éternité. L'un comme l'autre se désintéresse finalement
du présent et du sort quotidien de l'individu pour lui préférer un
combat aux buts grandioses mais lointains et vagues. L'un comme
l'autre, voué à la guerre sacralisée et à l'expansion, fait de la haine
une vertu et se sert de l'éternel « demain » comme alibi idéologique de
son incompétence et de son utopisme. Cette communion dans les mêmes
valeurs est plus importante que les divergences rhétoriques apparentes.
Car même si les deux idéologies sont de natures différentes, elles
conduisent aux mêmes pratiques : régime de terreur et police secrète
pour éliminer les dissidences, confusion et cumul des pouvoirs, culte
de la personnalité du Guide-sauveur inspiré, aspiration à l'expansion,
culte du passé et désir d'éliminer la décadence de la modernité.
Dans
la théorie, le nationalisme arabe, jusque là, a plus relevé de la foi
de se adeptes que de le leurs origines. On est Arabe parce qu'on croit
et qu'on désire l'être, et non parce qu'on est originaire de la nation
arabe. Ainsi toute personne faisant usage de la langue arabe, se
sentant arabe et désirant devenir arabe est un Arabe selon Aflaq et ses
acolytes. L'arabisation forcée des Kurdes d'Irak, des Coptes en Egypte,
des Assyriens et autres groupes ethno-identitaires minoritaires relève
de cette idéologie. Le mode de « recrutement » des Arabes est donc très
similaire à celui des croyants dans l'islam, la porte est grandement
ouverte à quiconque voulant y adhérer, mais fermée à ceux qui veulent
sortir.
Dans la pratique, l'absence de démocratie dans les pays
gouvernés par des régimes panarabes, le manque de légitimité populaire
de ces derniers les a toujours amené à se draper du manteau islamique
et à se rapprocher des religieux. C'est le cas de l'Egypte où le régime
panarabe nassérien a toujours cherché à rallier les islamistes à
condition que ces derniers ne cherchent pas à défier son pouvoir.
Nasser a été allié aux Frères musulmans, mais a pendu Sayed Qutb quand
ce dernier s'est opposé à lui. De même que Sadate a été en lune de miel
avec les islamistes qu'il a soutenu et subventionné dans les années 70
jusqu'au jour où il a signé le traité de paix avec Israël. En Irak sous
le règne du parti Baas, Saddam Hussein avait un discours religieux
durant la guerre Iran-Irak où il cherchait à dénigrer les Iraniens par
des appellations coraniques faisant allusion à leur passé païen –
al-majous (les mages) etc. C'est aussi Saddam qui a inscrit « Allah
akbar » (Allah est le plus grand) sur le drapeau irakien, et j'en
passe. En Syrie, le régime a beau être laïc sur son territoire où
sont
pourchassés les Frères musulmans, ses alliances régionales sont
essentiellement islamistes : la République islamique d'Iran, le
Hezbollah libanais, le Hamas palestinien.
Quelle est la
situation actuelle des minorités au Moyen-Orient ? Est-ce qu'il ne
serait pas plus judicieux pour elles de coordonner leur travail dans un
seul et même combat, celui d'exister et de bénéficier du même statut
que les autres citoyens ?
Il ne fait pas bon d'être
minoritaire au Moyen-Orient. A l'exception des pays où des clans
minoritaires ont réussi à conquérir puis à confisquer le pouvoir (les
alaouites en Syrie, les Arabes sunnites de Tikrit sous l'ancien régime
irakien), les minorités connaissent généralement de grandes
difficultés. Il s'agit aussi bien de minorités religieuses que
nationales
: les Kurdes en Irak sous le régime de Saddam Hussein et en Syrie, les
Coptes en Egypte, les bahaïs en Iran, en Egypte et en Jordanie, les
chiites dans les pays du Golfe, pour ne citer qu'eux. Certains vous
diront que les minorités ont fréquemment des difficultés d'intégration,
même en Occident, et qu'ils ont un devoir d'intégration. Mais il ne faut
pas
perdre de vue que les difficultés auxquelles les minorités sont
confrontés au Moyen-Orient ne sont pas uniquement liés à un manque
d'intégration, mais surtout à un problème de sécurité et à un manque de
représentativité. De plus, il serait absolument inadmissible de
demander à ces minorités de faire un effort d'intégration alors qu'ils
sont les vrais
habitants de leurs pays, les indigènes, qu'ils y
résident souvent plusieurs millénaires avant la conquête
arabo-musulmane. Il est donc inapproprié de comparer leur condition à
celle des minorités en Europe, qui eux sont essentiellement des
immigrés économiques qui ont fait le choix de quitter leur pays et qui
par nature sont appelés à faire un effort d'intégration.
Maintenant
parlons de la situation des minorités proprement parlées. Quelques
chiffres valent mieux que de grands discours. En Egypte, 15% des
citoyens sont chrétiens selon les registres de l'Eglise copte tandis
que l'Etat refuse de donner des chiffres officiels de peur de se voir
confronté à des revendications de quotas « à la libanaise ». Néanmoins,
ces 15% des Egyptiens occupent seulement 1.5% de la fonction publique
dans ce pays. Ils font l'objet de grandes discriminations et cela est
régulièrement dénoncé par le Comité des droits de l'homme des Nations
unies ainsi que plusieurs organisations de défense des droits de
l'homme au Moyen-Orient et dans le monde. Vous vivez en France et je ne
vous ferai pas remarquer qu'il y a de l'antisémitisme chez vous et que
certains trouvent choquants le fait que la police française a à
protéger certaines synagogues, notamment en période de fêtes juives. Eh
bien en Egypte, il existe une cabine de police devant chaque église et
cela ne semble choquer personne, alors que les chrétiens ne sont pas 1%
en Egypte, comme le sont les Juifs en France, mais 15%. Pour
construire, mais aussi pour réparer une église vous devez avoir une
autorisation spéciale du Président de la République conformément à la
loi de gestion des lieux de culte dite du khat el-hamayoni héritée de
l'Empire ottoman. Une des rares lois ottomanes que l'Egypte moderne a
conservées. Il n'y pas longtemps, une chaîne de restaurant dirigée par
des islamistes, les restaurants Mo'men (Croyant), a mis une annonce de
recrutement dans le premier journal gouvernemental, Al-Ahram, où on
pouvait y lire « chrétiens s'abstenir ». Je ne prétends pas ici que le
régime égyptien entreprend une politique officielle discriminatoire à
l'égard des Coptes, même si le fait que l'Etat est islamique (article 2
de la constitution) et que ses haut fonctionnaires les plus distingués
doivent constitutionnellement être musulmans, mais son manque de
légitimité populaire le rend très vulnérable face aux pressions
islamistes. En Syrie, pays nettement plus laïc que l'Egypte mais aussi
plus nationaliste, ce ne sont pas les chrétiens qui sont persécutés par
le régime, mais les minorités nationales, notamment les Kurdes qui
n'ont pas le droit de faire usage de leur langue et dont une large
partie, que certains estiment à 350 000, sont privés de tous les droits
civiques sous prétexte qu'ils n'ont pas le droit à la nationalité
syrienne. Certains parmi eux vivent dans le pays depuis l'époque
ottomane. Dans les pays du Golfe, le pouvoir pratique un islam sunnite
rigoriste qui réduit considérablement les possibilités d'accès des
chiites à la fonction publique. En Iran, ce sont les sunnites qui
subissent les discriminations. Il est interdit de construire une
mosquée sunnite à Téhéran, l'accès à certaines fonctions est réservée
aux chiites et ainsi de suite. Dans certains cas on peut parler de
minorisés plutôt que de minorités dans la mesure où les communautés
subissant les discriminations sont numériquement majoritaires dans leur
pays, c'est le cas des chiites à Bahreïn et en Irak
sous le régime
baasiste. C'est aussi le cas des Kurdes, minoritaires dans les Etats
qui occupent leur territoire, mais largement majoritaire au Kurdistan.
Pourquoi
ne pas rassembler les minorités du Moyen-Orient et coordonner leur
travail dans un seul et même combat ? C'est un projet sur lequel je
travaille depuis quatre ans dans le cadre de l'Association Francophone
d'Etudes du Moyen-Orient (AFEMO) et j'ai le plaisir de vous annoncer
qu'à partir du mois prochain, siègera à Paris un rassemblement des
minorités sous le nom du Middle East Pact (MEP) qui oeuvrera, avec
l'aide de Dieu, comme réseau d'étude et d'information ainsi que comme
groupe de pression agissant en faveur de la démocratisation du
Moyen-Orient et de la défense des droits de ses minorités. Plus que
jamais, nous devons être unis. Cet appel n'est pas seulement destiné
aux représentants des minorités de cette région, mais à tous les hommes
et les femmes dignes quelques soient leurs origines, leurs convictions
et où qu'ils se trouvent. Car lorsque votre maison brûle, vous ne
demandez pas aux pompiers de quelle origine ils sont.
Source : musikamazigh.com