
L’année dernière, à cette même époque, les Mauritaniens ont organisé
pour la première fois de leur histoire une élection présidentielle
parfaitement libre et honnête, fait unique dans les annales du Monde
arabe.
Quelle évaluation pouvons-nous faire aujourd’hui de cette première ?
Serait-ce
là la fameuse hirondelle annonçant un printemps démocratique dans la
seule région du monde restée totalement réfractaire à la vague de
démocratisation.
Tous mes interlocuteurs étaient d’accord sur le
fait, qu’en matière de libertés publiques, le retour du bâton craint,
une fois éteinte les lampions de la fête, ne s’est pas produit.
Mais
beaucoup de représentants de la "société civile" semblaient dubitatifs
quant à l’enthousiasme soulevé par l’expérience mauritanienne dans les
pays arabes.
Leurs arguments appelant à tempérer cet enthousiasme sont les suivants :
-
D’une certaine façon, les caciques de la dictature déchue n’avaient pas
le choix, surtout après la tentative de putsch de 2003, que d’organiser
leur propre soulèvement et sauver leurs propres têtes et privilèges en
sacrifiant le dictateur devenu un fardeau pour le système.
-
C’est le candidat du régime de l’époque, soutenu par la caste
militaire, toujours omnipotente, qui l’a emporté et non le candidat de
la "vraie alternance".
- Certes les formes électorales ont été
respectées, mais la lutte n’a pas tourné autour de programmes
politiques. Les déterminants ont été l’argent et le clientélisme tribal
et ethnique.
Il est exact que sans l’intervention en sous main
des militaires, le candidat de l’opposition aurait eu de meilleures
chances de l’emporter, sans que cela soit absolument certain.
Nul
doute aussi que la campagne a été très largement clientéliste et non
programmatique. Il faut rappeler aussi que les officiers mauritaniens
responsables du putsch avorté de 2003, poursuivis, lourdement condamnés
et chassés de l’armée, n’ont pas été à ce jour réintégrés ou indemnisés
par leurs collègues qui ont réussi ce qu’ils ont tenté avant eux :
débarrasser le pays de la dictature.
Ceci étant dit, empressons-nous de rendre justice aux Mauritaniens.
Il
est douteux que la quantité d’argent, ou de manipulation de toutes
sortes, ait été plus importante que dans des pays plus chevronnés dans
le jeu électoral.
Pourquoi les Mauritaniens devraient-ils
davantage se justifier de leurs « identarismes » que les Corses, les
Basques ou les Bosniaques ?
De toutes les façons l’apport de
l’expérience n’est ni dans la qualité de l’organisation de la
consultation, ni dans celle des débats ou des candidats. Il est dans le
fait d’avoir débloqué, au coût le plus faible, une situation dangereuse
dans laquelle vit aujourd’hui la quasi-totalité des pays arabes.
La
Tunisie est conviée en 2009 à sa cinquième mascarade électorale en
vingt ans, et instituant de facto la présidence à vie. Ce n’est pas le
seul exemple d’un pays bloqué par un système politique, lui-même bloqué
par un homme sans solution autre que de continuer à tenir la queue du
tigre le plus longtemps possible.
Bachar Al Asad, en Syrie,
Hosni Moubarak en Egypte, Mouammar Kadhafi en Libye, Abdelaziz
Bouteflika en Algérie, Omar Al Bachir au Soudan, Ali Abdallah Salah au
Yémen, comme Zine El Abidine Ben Ali en Tunisie, n’envisagent nullement
de passer la main. Des pseudo élections trafiquées, au vu et au su de
tout le monde, leur permettent de légaliser leur illégitimité. Le chef
chronique assiégé, assiège la société par ses armées policières. C’est
la lutte à mort entre un homme terrorisé par son peuple et un peuple
terrorisé par son tyran. Dans tous ces pays c’est l’impasse, tant les
régimes en place, comme le dit le politologue Olivier Roy, sont
irréformables.
A travers l’histoire ce genre de situation se
débloque normalement par la révolution ou par l’assassinat du
tourmenteur de son peuple. Le sang coule, et il arrive qu’il coule à
flots et pendant longtemps comme c’est le cas aujourd’hui en Irak. On
oublie que les malheurs de ce pays sont largement dus à la dictature de
Saddam Hussein et au processus de son élimination.
Le coût d’une
insurrection populaire semble actuellement trop élevé pour les peuples
arabes, surtout au vu de la malheureuse expérience algérienne. D’où
leur attentisme actuel. Mais une telle attitude ne pourrait être tenue
très longtemps car tous les problèmes en suspens ne font qu’empirer. En
Egypte, on commence à s’entretuer dans les files pour acheter du pain.
La violence contenue par la répression, n’est pas annulée. On ne fait que reporter son explosion.
C’est dans ce contexte lourd de toutes les menaces, que l’expérience mauritanienne prend toute son importance.
Celle
ci ne tient pas tant dans le putsch militaire organisé par les plus
proches collaborateurs du dictateur, solution tant de fois utilisée
dans le Monde arabe. Elle est dans le fait que les militaires aient
accepté de remettre réellement le pouvoir dans les mains du suffrage
universel.
Nul ne doute aujourd’hui que cette décision n’a pas
été facile à prendre, que la tentation de s’accrocher au pouvoir a été
forte, que celle de le récupérer n’est pas moins tenace.
Il n’en
demeure pas moins que le dictateur a été renvoyé sans bain de sang,
qu’on n’a pas assisté à des purges vengeresses, que des élections
honnêtes ont permis de désamorcer la grave crise politique du pays, ce
qui lui a permis de concentrer son énergie sur les graves problèmes
socio-économiques dans lesquels il se débat.
La question immédiate qui vient à l’esprit est simple : Ce modèle peut-il être reproductible dans les autres pays arabes ?
Nul
ne connaît évidemment la réponse puisque l’on ne sait pas de quoi
l’avenir sera fait. Au lieu de se laisser aller aux supputations, il
faudrait se poser une question plus inquiétante : quelles autres
alternatives ont les pays arabes en dehors de la solution mauritanienne
?
Là, la réponse est évidente : la lente agonie de sociétés bloquées, et/ ou la violence.
Si
telles sont les deux alternatives, on comprend pourquoi cette solution
mauritanienne doit être une priorité absolue tant pour les "sociétés
civiles", que pour les femmes et les hommes de bon sens au sein même de
l’Etat totalitaire, sans parler des protecteurs occidentaux, qui dans
leur obsession sécuritaire n’ont pas arrêté de prendre les pyromanes
pour les pompiers.
Moncef Marzouki
: Président du Congrès pour la République (CPR, Tunisie), ancien
président de la Ligue tunisienne des droits de lhomme et de la
Commission arabe des droits de lhomme (CADH/ACHR) :
www.moncefmarzouki.net.