À travers l’histoire où il fut toujours menacé, l’individu politique a traversé, non sans risquer d’y périr, les ténèbres et les lumières du siècle des totalitarismes. Le projet nazi et ce qu’on appela ensuite l’Empire du mal furent dès l’origine légitimés par le désir d’établir par la force et la persuasion le royaume du bien. Mais la visée d’une tentation du bien était la même en face comme en témoigne le Pacte germano-soviétique, qui les a rangés côte à côte.

La subjectivité démocratique repose sur quatre fondements. Considérer qu’il n’y a pas un sens de l’Histoire unique et inéluctable, mais des directions contradictoires et de possibles retours en arrière. Admettre que la raison n’est le propre de personne ni d’aucune instance, mais toujours à acquérir, construire, restaurer. Reconnaître que la politique n’est pas le domaine du Bien, mais du moindre mal, non du Vrai, mais du juste. Accepter que l’amour et le bonheur n’ont rien à faire en politique.

Quelle leçon tirer des totalitarismes ? Mauvais usage du bien. Ni Staline ni Hitler ne pratiquaient le culte du diable ; ils voulaient, à leur manière, le bien de l’humanité. Les pays démocratiques savent, eux aussi, exporter la mort au nom du bien. Bon usage du mal : rappeler aux autres qu’on a été vaillant héros ou innocente victime n’ajoute rien à notre mérite. Seule la prise de conscience du mal dont nous avons été l’agent, de celui dont d’autres que nous ont souffert peut nous rendre meilleurs.

Comment échapper à la fois à la névrose du ressassement et à la barbarie de l’oubli ? Non en effaçant le passé ou en le sacralisant, en l’isolant de tout ce qui l’entoure ; ni en le banalisant, comme lorsqu’on voit de nouveaux Hitler partout. Il y a des abus de mémoire, et le souvenir du passé n’est pas en lui-même sa propre justification. Il peut être mis au service de mon intérêt ou de la justice, préparer à la vengeance ou au don généreux. Comme la réminiscence personnelle, il demande, pour être utile, un processus de travail transformateur qui nous permette de passer du cas particulier au principe abstrait. Admettre nos propres erreurs peut être utile, nous culpabiliser pour celles de nos ancêtres est une manière un peu tortueuse de nous flatter.

Sommes-nous tous capables des mêmes crimes ? Seulement dans une perspective anthropologique, celle de notre appartenance commune à la même espèce. Mais, dans ce cas, on ne tient pas compte du parcours biographique de chacun. Si, en revanche, on le prend en considération, la « banalité du mal » n’existe plus : au moment où il organisait l’extermination des juifs, Eichmann était tout sauf banal, puisqu’il était parvenu à étouffer en lui tout sens moral authentique et toute compassion.

En démocratie, la politique n’est pas tout. Les hommes y ont droit à une intimité qui doit rester inviolable. Benjamin Constant le disait déjà : « Que l’autorité se borne à être juste. Nous nous chargeons de notre bonheur. » Le rapport au sens ou à la beauté, l’amour pour un individu ne relèvent pas de la politique, alors qu’on ne peut vivre sans eux. Nous avons tous besoin d’un contact avec l’absolu - qui fait mauvais ménage avec les projets politiques. Le totalitarisme introduit le rapport à l’absolu dans la politique ; pour cette raison, il est exaltant, mais aussi, comme nous le savons aujourd’hui, meurtrier. Par comparaison, la vie politique en démocratie est fade - mais cela vaut mieux ainsi. Pour autant, la politique n’est pas rien : si la démocratie venait à disparaître, toute notre existence serait bouleversée.

« Libéralisme » est employé aujourd’hui comme un euphémisme pour dire « capitalisme ». Le vocabulaire marxiste étant tombé en désuétude, il fallait un terme qui corresponde aux anciennes passions. En réalité, la démocratie moderne se définit par cette double exigence, bien-être social et liberté individuelle, elle conduit donc nécessairement à un compromis entre « socialisme » et « libéralisme ». Il faudrait éviter de diaboliser l’un ou l’autre. Si nous devons nous rendre totalitaires pour vaincre le totalitarisme, c’est alors lui qui aura remporté la victoire.

Séparer morale et politique est un acte fondateur de la démocratie moderne. Ne sont par conséquent pas souhaitables une politique soumise à la morale (comme dans les théocraties) ou une morale découlant de choix politiques (comme dans les États totalitaires). Les actes politiques se jugent sur leurs résultats, non sur leurs motivations. Le moralisateur, figure assez commune dans la société contemporaine, veut rétablir la continuité entre morale privée et vie publique. Il pratique l’indignation vertueuse et désigne à l’opprobre des médias comme de leurs consommateurs ceux qui contreviennent au « moralement correct », qui par exemple refusent de partager le monde en deux seulement, entre antifascistes vigilants et complices du fascisme (ou du racisme, de l’antisémitisme, ou de l’extrême droite). Ce faisant, le moralisateur se complaît dans sa bonne conscience - ce qui est loin d’être un acte moral. Le premier acte moral consiste à ne pas superposer le couple du bien et du mal à celui du « je » et d’autrui.

François PERROT
fairelejour.org