A en croire le journal El Pais, les journées d’information sur le Sahara organisées le 31 mai dernier par les six universités publiques de Madrid, ont été le théâtre d’une surenchère devenue, hélas, coutumière en faveur du Polisario. Toutes les tendances politiques y ont mis leur grain de sel, à l’exception notoire du PSOE dont la nouvelle équipe dirigeante est plus au fait des subtilités du monde arabe.
Si les arrière-pensées politiciennes ne sont pas absentes des calculs du PP (droite post-franquiste) et des partis nationalistes qui se saisissent de toutes les occasions pour croiser le fer avec le gouvernement, la position de IU (« Izquierda Unida », proche du PCE) par la voix de son coordinateur général Gaspar Llamazares, reste quant à elle toujours fidèle à son engagement idéologique post-marche verte alors que jusqu’au début des années 70 encore, le PCE s’était toujours solidarisé avec le PCM puis le PLS sur la question coloniale. Notamment à l’occasion de la dernière rencontre tenue dans la région parisienne au début des années 70 en présence de Santiago Carillo et de Ali Yata.
Nous allons tâcher de découvrir ce qu’il est advenu depuis.
En toile de fond des critiques de IU, figurent la situation des droits de l’homme dans l’ancienne colonie espagnole et l’appui du gouvernement Zapatero au plan d’autonomie présenté par le Maroc.
Pour ce qui est des droits de l’homme, il y a certainement des améliorations à apporter ici comme ailleurs. Mais quand des jeunes manifestants taraudés par les conséquences de la crise économique et sociale se font tabasser, que la scène se déroule à Rabat, à Ifni ou à Laayoune, ce n’est certainement pas pour cause de revendications politiques ou institutionnelles, car la crise économique frappe durement les pays du Sud non producteurs de pétrole. Mélanger ce qui relève de l’un avec l’autre est plus que tendancieux.
Ceci étant, il est tout de même surprenant de constater, quand ces contestations violentes se déroulent dans un pays pétrolier comme l’Algérie, un mutisme complice de l’autre côté de la Méditerranée, alors que le Trésor de ce pays croule sous les recettes de l’or noir !
Un contentieux artificiel
Pour ce qui est du plan d’autonomie, son rejet par IU revient à soutenir l’option indépendantiste du Polisario. Or celle-ci fut concoctée par le régime franquiste à partir de 1963, c’est-à-dire après la découverte des phosphates de Boucraâ et surtout après la signature du premier accord gazier avec l’Algérie fraîchement convertie à la realpolitik du donnant-donnant. Quelle aubaine alors pour le régime franquiste de damer le pion au Maroc, premier exportateur mondial de phosphate, tout en assurant la garantie de son approvisionnement énergétique ! D’une pierre deux coups ! Il suffisait de susciter la convoitise d’un voisin tenté par l’accès à l’Atlantique.
En regardant de plus près les choses, IU et la grande masse des intellectuels et artistes espagnols qui vouent au Polisario une sympathie sans limites, devraient comprendre que le Sahara dont il est question n’est que la partie méridionale de la zone de Tarfaya restituée au Maroc en 1958.
L’argument (spécieux) de la différence de statut juridique des deux territoires n’est en réalité que le résultat des marchandages entre puissances européennes lors du partage de l’Afrique à la conférence de Berlin en 1884, dans un contexte d’affaiblissement de l’empire chérifien après les humiliantes conditions imposées par la défaite d’Isly en 1844 avec la pénétration française subséquente à l’est de ses frontières, et la défaite de Tétouan en 1860. Le coup de grâce sera donnée par les arrangements secrets bilatéraux passés depuis entre les deux puissances coloniales désignées par leurs pairs dans le partage du pays et la signature du traité (inégal) du Protectorat en 1912.
De 1946 à 1958, les quatre territoires du Sud, à savoir Ifni, Cap Juby, Saquiet El Hamra et Rio de Oro seront administrés dans le cadre d’une même entité (l’Afrique Occidentale Espagnole), par une seule et même autorité siégeant à Tarfaya. Laquelle Tarfaya, capitale siège de l’AOE fut restituée au Maroc en 1958, Ifni en 1969, Saquiet El Hamra et Rio de Oro en 1975 ou pour ce qui est de ces deux derniers territoires « transférés administrativement » au Maroc, selon le point de vue de Madrid.
Les atouts du Maroc
En réalité, la survivance en ce début du XXI è siècle, d’un contentieux hérité du passé colonial ne s’explique que par la malchance du Maroc d’avoir pour voisin, une Algérie sortant de près de 5 siècles de domination étrangère, turque puis française, et donc en quête identitaire perpétuelle, se refusant à régler ses problèmes d’ordre ethniques, culturels et religieux pour braquer ses projecteurs en permanence sur l’ennemi extérieur… Avec le succès que l’on sait !
Pour comprendre le ridicule de la situation d’un Polisario armé jusqu’aux dents de fusées SAM et de blindés, il suffit d’imaginer l’ETA doté d’avions « Rafales » et « d’Exocets » par le voisin français pour combattre la monarchie espagnole ! Or ce qui est impensable de part et d’autre des Pyrénées devrait l’être aussi de part et d’autre de la Hamada de Tindouf…
Pour revenir un peu sur terre, et plus spécialement en Afrique, chacun sait que les frontières coloniales ont été tracées à la règle et au compas, en s’aidant des méridiens et parallèles, sauf quand il s’est agi, dans le cas du Sahara, d’inclure les mines de fer de la région de Zouirat dans la partie réservée à la France, ce que Franco a d’ailleurs toujours dénoncé comme une « injustice » !
Mais quel est cet état africain qui aurait pu résister à une campagne continuelle de harcèlement tous azimuts, financée à fonds perdus par un voisin disposant de pétrodollars à profusion, visant à dresser des populations les unes contre les autres, voire des tribus ou fractions de tribus, sans plonger ce pays dans la guerre civile ? Si le Maroc a pu, comme nous allons le voir y faire face victorieusement sans se détourner de la bataille qu’il mène pour son développement, c’est qu’il possède deux atouts de taille. En premier lieu, une conscience nationale élevée, forgée par des siècles de lutte à la fois contre l’invasion terrestre turque puis française, contre la pénétration côtière des principales puissances maritimes du XV è au XIX è (Portugal, Angleterre, Espagne), et contre l’occupation coloniale franco-espagnole à partir de 1912. Son second atout réside dans l’engagement unanime de toutes ses forces politiques aguerries par l’unité d’action cimentée, dans le sang, sous le Protectorat.
Un mirage de l’Inquisition
C’est en 1491 que les Rois Catholiques jetèrent leur dévolu sur le littoral face aux îles Canaries. La présence espagnole ne fut cependant que sporadique, car placée dès le début sous le signe de la persécution du croissant dans l’esprit de la « Reconquista », elle ne pouvait être ressentie par les Musulmans que comme une provocation humiliante et insoutenable.
Des fortifications ne furent effectivement édifiées notamment à « Santa Cruz de Mar Peque?a » (dont la localisation floue a servi à justifier l’occupation en catimini de plusieurs points de la côte atlantique) que pour être si tôt détruites pas les assauts des tribus. Il en fut ainsi tout au long de la côte atlantique du Maroc depuis Tanger, Azaila, Larache, Mehdia, Azemmour, Mazagan, Asfi, Mogador, Agadir, Ifni, Tarfaya, Villa Cisneros, pour ne citer que les principaux repères, et ce, sans répit durant des siècles avant le Protectorat.
Après la défaite de Tétouan en 1860, le Maroc assista impuissant à l’implantation pérenne de positions militaires espagnoles sur la côte sud-saharienne notamment à Ifni et en 1884 sur ce qui allait devenir Villa Cisneros.
D’entrée de jeu, la présence coloniale annonce la couleur avec la dénomination donnée au principal promontoire de la côte maritime du Sahara, en hommage au maître d’œuvre de l’Inquisition, le cardinal Cisneros, qui devait procéder à un nettoyage ethnique en règle à l’encontre des Juifs et des Musulmans.
Ce ne sera qu’à la fin du XIX è siècle que la présence espagnole va se faire plus pressante face à la concurrence anglaise attirée par l’installation de pêcheries le long de la côte sud atlantique. Sous l’effet des campagnes menées par les africanistes madrilènes qui considéraient avec Donoso Cortés qu’« empêcher la domination exclusive de quelque autre puissance que ce soit sur les côtes africaines » était est pour eux « une question existentielle.»
L’africanisme se présente alors comme investi d’une mission civilisatrice, parfois teinté de paternalisme mais agissant exclusivement pour la défense des intérêts bien compris de leur pays contre les rivalités des autres puissances européennes pressées de se partager l’Afrique et les restes des deux derniers empires du monde musulman au XIX è siècle, l’empire Ottoman et l’empire Chérifien.
Le 28 novembre 1884, E. Bonelli de la « Société Espagnole des Africanistes et Colons » signe un « traité » avec des représentants des Oulad bou Sbaa autorisant l’établissement de 3 comptoirs : Villa Cisneros, Bojador et La Guera.
Se fondant sur ce « traité », l’Espagne proclame, le 26 décembre de la même année, la légitimité de son Protectorat sur la zone comprise entre les caps Blanc et Bojador, étendu le 6 avril 1887 à Saquiat El Hamra.
Mais très vite, Villa Cisneros fera l’objet d’attaques incessantes à tel point qu’en mars 1998, les colons seront obligés de fuir les lieux pour se réfugier aux îles Canaries. La représentativité et la crédibilité des signataires du « traité » signé 14 ans plus tôt sont dès lors sérieusement mises en doute.
Cela n’empêchera nullement la France et l’Espagne de conclure deux accords secrets, l’un, le 27 juin 1900, délimitant la frontière entre le R?o de Oro et la Mauritanie, et l’autre, le 4 octobre 1904, fixant les frontières de Saquiat El-Hamra et de Cap Juby (Tarfaya). Pourquoi ces accords ont-ils été maintenus secrets si ce n’est pour endormir la vigilance des autorités marocaines ?
L’héritage du franquisme
Pour l’opinion démocratique espagnole, Villa Cisneros sera pendant longtemps, synonyme de bagne, et ce, dès la fin du XIXè siècle, avec l’internement des anarchistes catalans puis des générations d’opposants politiques jusqu’aux républicains à partir de 1936.
Les territoires d’Ifni, de Tarfaya, de la Saquiet El Hamra et du Rio de Oro n’ont cependant vraiment connu une réelle présence coloniale sur le terrain qu’à partir de 1934, hormis les positions côtières telle La Güera, port de pêche fondé en 1920 et Villa Cisneros. La ville de Laayoune ne sera créée, quant à elle, qu’en 1938, de sorte que les territoires du Sahara occidental n’ont connu finalement de présence coloniale effective que sous le franquisme (1936-1975).
Dès son accession au pouvoir, le général Franco va considérer le Sahara comme l’arrière-garde des canaries avec pour mission principale la protection des unités de pêche le long du littoral.
Par décret du 20 juillet 1946, les possessions espagnoles détenues au sud de Tiznit, à savoir Ifni, Cap juby, Saquiet El Hamra et Rio de Oro furent placées sous la bannière unique du Gouvernorat Général de l’Afrique Occidentale Espagnole et sous le commandement du gouverneur militaire siégeant à Tarfaya.
Au lendemain de l’indépendance du Maroc en 1956, l’Armée de Libération du Sud qui entendait affirmer sa présence sur le terrain, procède à un redéploiement de son positionnement vers Ifni, Smara, Bir Anzarane et Aousserd au Rio de Oro, ce qui se traduira, entre 1957-1958, par une série de batailles rangées notamment autour de la ville d’Ifni et de Dcheira. La progression de l’ALS inquiète l’Etat Major français en Algérie qui craint que le territoire ne devienne un nouveau sanctuaire d’appui au FLN. L’armée française intervient alors secrètement, sans en référer au parlement français, contre l’Armée de Libération par l’envoi d’un corps expéditionnaire au titre de l’opération franco-espagnole « écouvillon », volant ainsi au secours de la ville de Laayoune assiégée.
Les témoignages recueillis sur place par Attilio Gaudio auprès des anciens combattants de l’A.L. sont édifiants quant à leur engagement dans la lutte armée depuis le début des années 50 (Guerres et paix au Maroc 1950-1990. éditions Karthala) .
Le 14 janvier 1958, les autorités coloniales proclament Ifni et le Sahara « provinces espagnoles » et les placent chacune sous l’autorité d’un général gouverneur militaire.
Le 25 février 1958, en réponse à cette initiative, Mohamed V rappelle dans un discours historique, à M’hamid, les deux dernières visites effectuées au Sahara, avant le protectorat, par son grand père, le sultan Moulay El Hassan, et réaffirme aux tribus sahraouies venues lui faire acte d’allégeance, les droits du Maroc sur le Sahara.
Pour desserrer l’étau autour de sa politique coloniale, Franco accepte le 10 avril 1958 de rétrocéder au Maroc la zone de Tarfaya située au sud d’oued Draa, en contrepartie du désarmement de l’A.L.
Pour le franquisme, qui voyait déjà dans les évènements des Carrières Centrales à Casablanca en 1952, la main de Moscou, les soulèvements d’Ifni et du Sahara faisaient partie de la stratégie de pénétration communiste au Maghreb.
Le journal Le Monde du 10/02/1958 avait bien relevé en son temps « la campagne menée en Espagne contre l’Armée de Libération (…) qualifiée de bandes aux mains du communisme international ».
La gestion franquiste du territoire
La découverte des phosphates au début des années 60 va pousser le régime à s’investir davantage dans les infrastructures directement liées à l’extraction et à l’exportation de ce minerai, donnant ainsi naissance à une classe ouvrière de 2 à 3000 personnes, composée de mineurs et de quelques métiers annexes.
Dans son ensemble, le territoire restera largement sous-équipé. Ainsi ne devait-on compter, en février 1976, que 3 agglomérations d’importance inégale (Laayoune, Dakhla et Smara) disposant de réseaux électriques et de distribution d’eau par camions citernes, destinés surtout à la population expatriée. Seule Laayoune était équipée d’un central téléphonique local de 1000 lignes relié uniquement à Las Palmas par un faisceau troposphérique de 24 voies.
Les trois villes disposaient chacune d’un bureau de poste dont le trafic courrier limité était principalement orienté vers Las palmas, mis à part les mandats de paiement des militaires et des fonctionnaires civils.
Au centre ville, quelques petites villas hébergeaient le personnel expatrié qui prenait ses repas à la « Casa de Espa?a », seul bâtiment d’envergure ainsi que celui de l’Hôtel El Parador. (Le terrain vague bordant la « Casa de Espa?a » brillait la journée de mille feux, à cause des amas de tessons de bouteilles de bière qu’elle y déversait quotidiennement, sous un soleil de plomb). La population locale ne s’aventurait jamais dans ces lieux réservés aux expatriés.
L’habitat des « indigènes » était concentré dans des quartiers en marge de la ville comme Hat Zemla à Laayoune, ou pas loin de la mosquée à Smara, fait de casemates à l’allure de bidonvilles. Les magasins tenus par les « indigènes » étaient achalandés de matériels électroniques, tissus, parfums, cigarettes, thé, sucre, riz et autres gadgets importés des îles Canaries. Toutes marchandises destinées jusqu’alors à être acheminées par piste sur Tantan puis Agadir, sous l’œil bienveillant des militaires en faction au passage de la frontière. Les commerçants « indigènes » vivaient essentiellement de ce commerce informel.
Le souk ne disposait que de rares boucheries de viande caprine ou cameline. Pas d’étalages de poissons, de volailles, de fruits et légumes.
Le réseau routier goudronné se limitait à la voie de 20 km reliant Laayoune à Laayoune Port. Ce dernier était surtout aménagé pour l’exportation du phosphate avec le convoyeur d’une longueur de 100 km, reliant le port à Boucraa.
Le port de Dakhla servait de point d’attache à quelques navires de pêche qui déchargeaient leurs filets aux îles Canaries, les prises locales étaient estimées à 3.350 tonnes annuelles.
Laayoune et Dakhla disposaient d’un aéroport relié uniquement à Las Palmas, mais seulement une petite piste d’atterrissage à Smara.
Quant au nombre d’enfants scolarisés, il était de 4000 en primaire sur tout le territoire et à peine une centaine dans le secondaire. Il est vrai que le départ précipité des populations sous la pression du Polisario a pu entraîner dans son sillage beaucoup d’enfants scolarisés.
Source: albayane.ma